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Un autre regard

[Roland Tsang Kwai Kew] Et si le Nouvel an chinois - la Fête du Printemps, m’était conté...


Rédigé par E. Moris le Mardi 21 Janvier 2020

La fête du Printemps 2020 célébrée sous le signe du Rat du Métal ce samedi. Historien et journaliste pigiste à la retraite, Roland Tsang Kwai Kew archive ses mémoires avec émotions et nostalgie. Ce conteur hors pair nous plonge dans ses souvenirs.



Le samedi 25 janvier 2020 la communauté chinoise de Maurice célébrera la Fête du Printemps (Chun Jie), c'est à dire le Nouvel An chinois. Cette nouvelle année est placée sous le signe zodiacal du Rat ayant pour élément le Métal. Ainsi l’année 2019 qui prendra fin le vendredi 24 janvier termine celle du Cochon ayant pour élément la Terre.

Au crépitement des pétards annonçant le premier jour de la nouvelle lune de la nouvelle année, les Mauriciens de culture chinoise, comme les 1,3 milliards de Chinois de l’Empire du Milieu, et ceux de la diaspora éparpillée aux quatre coins du monde, accueilleront avec pompe la nouvelle année du Rat du Métal. A cette occasion ils vont échanger le traditionnel message d’espoir et de joie: « kung shi fat choy « ! (bonheur et prospérité !).

Les Chinois débutent la nouvelle année en se rendant aux petites heures du matin ou à l’aube à la pagode pour offrir des bâtonnets d’encens et des cierges en guise de remerciement à Dieu et aux ancêtres disparus pour l’année qui s’est achevée et prient pour que la nouvelle année soit aussi propice sinon meilleure que l’année écoulée. Ce geste est suivi par la distribution des foung paos (enveloppe rouges) contenant des billets de banque aux descendants et aux ascendants qui ne travaillent pas et aux enfants.

Le Nouvel An chinois fêté sans interruption depuis 4656 ans

L’année 2020 marque le début de la 4657eme année du calendrier lunaire chinois, un calendrier observé par les Chinois sans interruption depuis son introduction en l’an 2637 avant Jésus-Christ, sous le règne de Huangdi (l’Empereur Jaune) de la première dynastie récensée des Xia, un personnage mythique de l’antiquité chinoise. Selon le livre de Confucius, « Les Mémoires sur les Rites », c’est Tao Nao, un savant de l’antiquité chinoise, qui a eu l’idée de recommander ce calendrier lunaire à son empereur.

Il observa les propriétés des cinq éléments de la création dans l’ordre: l’Eau, le Bois, le Feu, la Terre et le Métal et calcula les mouvements des étoiles afin de nommer le jour. C’est ainsi que plus tard on a introduit le Cycle de Cathay, un cycle de 60 que l’on obtient en multipliant les douze signes du zodiaque chinois (dans l’ordre le Rat, le Bœuf ou le Bufle, le Tigre, le Lièvre ou le Lapin ou encore le Chat pour les Vietnamiens, le Dragon, le Serpent, le Cheval, la Chèvre ou la Brebis, le Singe, le Coq, le Chien et le Cochon ou le Sanglier, par ordre de leur arrivée devant le Bouddha mourant qui leur attribua à chacun une année) en adjoignant les cinq troncs terrestres qui sont les cinq éléments de la création.

La Fête du Printemps a un fondement agricole

Ainsi l’année 2020 est la première année du 78ème cycle de 60 ans, l’Année du Rat du Métal. Au début du XXeme siècle, soit après la première Révolution chinoise du 10 Octobre 1911, qui renversa la dynastie mandchoue des Qing (1644 à 1911), la Chine a adopté le calendrier solaire. Ainsi le Nouvel An du calendrier lunaire a été rebaptisé la Fête du Printemps.

En effet, l’agriculture était très développée dans la Chine antique. L’origine de la Fête du Printemps est probablement associée à la production agricole. Au début d’une nouvelle année, on rendait grâce au ciel et à la terre nourricière et hommage aux ancêtres et on se souhaitait de bonnes récoltes et du bonheur pour l’année à venir. En même temps, c’était une bonne occasion de distraction pour les paysans.

Comme l’année solaire, l’année lunaire compte également 12 mois à la seule différence que certains mois comptent 29 jours et d’autres 30. Elle se trouve donc de 12 jours en moins que l’année solaire qui elle détermine les quatre saisons: le printemps, l’été, l’automne et l’hiver.

Ainsi l’année lunaire peut contenir soit 12 soit 13 pleines lunes. Pour aligner l’année lunaire sur l’année solaire tous les 30 mois les Chinois adjoignent un mois intercalaire, un 13ème mois. C’est ainsi qu’a vu le jour le calendrier lunaire chinois. Ainsi chaque période de 19 ans comprend 7 années de 13 mois et 12 années de 12 mois.Le plus souvent soit le 4ème, soit le 5ème mois se répète, car on y intercale un 13ème mois.

Donc l’année lunaire et l’année solaire se coïncident au bout d’un cycle de 19 ans. Les Chinois fêtent leur nouvel an aussitôt que le soleil entre dans le 11eme signe du zodiaque solaire, connu en Chine comme étant celui du Chien et en Occident comme celui du Verseau. C’est pour cette raison que le Nouvel An chinois ne peut commencer plus tôt que le 21 janvier et plus tard le 20 février, si l’on suit le calendrier grégorien.

Pas de Nouvel An Chinois sans le repas traditionnel de la veille

Pour 2020 le Nouvel An chinois tombe un samedi, cela arrange la majorité des Sino-Mauriciens pour faire le pont le lundi suivant, de pouvoir festoyer en famille. En République populaire de Chine la vie économique roule au ralenti pendant presque deux semaines jusqu'à la Fête des Lanternes (Yuan Xiao Jie), le 15eme jour du premier mois lunaire.

Les Chinois en profitent pour voyager d’un bout de la Chine à un autre pour visiter les parents éloignés de leurs enfants pour cause de mobilité sociale. Nos compatriotes chinois, qui ont des enfants étudiant à l’étranger ou des parents qui s’y sont installés, regagnent en bon nombre le pays pour ne pas rater le traditionnel dîner familial de la veille. Ainsi quelle que soit la distance qui les sépare, ils s’arrangent pour se retrouver en famille ainsi réunie entre adultes, jeunes et moins jeunes, autour d’une table ronde qui symbole, elle, la famille.

Déjà la semaine précédant le Nouvel An Chinois les préparatifs vont bon train au sein de nombreuses familles chinoises pour accueillir la nouvelle année du Rat de Métal par de grands nettoyages de la maison et s’approvisionner en produits chinois de luxe pas toujours accessibles pour toutes les bourses tout le long de l’année, comme l’abalone, l’haulothurie (bambara ou concombre de mer), l’aileron de requin, la moule séchés, Kong Yao Zhu (la coquille St Jacques séchée) et le calamar séchés entre autres. Pour le repas traditionnel on mange des mets spécialement préparés à cette occasion et composés principalement du poulet, du porc, des fruits de mer, des œufs de cent ans communément appelés “pitan” et des champignons.

Pourquoi mange-t-on de tels mets? Dans la tradition chinoise, poulet, porc, œuf, champignons et haulothurie sont des mots homophones. Ils ont la même prononciation que les mots bonheur, joie et prospérité et à ce titre, ils symbolisent l’abondance. Ainsi consommer du poulet, qui symbolise le phénix naissant de ses cendres, témoigne du renouveau de la vie, alors que les œufs de cent ans deviennent des lingots d’or et les champignons se transforment en chances. C’est pourquoi les Chinois sont convaincus qu’après avoir mangé de tels mets, la chance est de leurs côtés et c’est une raison de plus pour aller tenter leur chance aux casinos !

Après le dîner traditionnel les jeunes vont continuer la soirée en boîte de nuit. D’autres se réunissent entre amis et parents autour d’un table pour jouer au black jack que les mauriciens appellent Van Lak, au poker ou encore au mahjong (dominos chinois) jusqu’à l’arrivée de la nouvelle année qu’on accueille avec des pétards.

Autrefois tout le monde restait éveillé jusqu’aux petites heures du matin en prenant soin de laisser la maison éclairée pour faire entrer la prospérité.

Autrefois, autres mœurs ! Maintenant le modernisme gagne les jeunes Sino-Mauriciens. Même s’ils sont présents pour le repas traditionnel de la veille, ils préfèrent réveillonner entre amis ou encore passer quelque jours au bord de la mer, en louant soit un bungalow ou en séjournant dans un hôtel du littoral. Entre la Fête du Printemps et la Fête des Lanternes, les hôtels affichent complets. On est loin du temps quand les Chinois de première et de deuxième générations se retrouvaient en famille pour des parties de Van Lak et profiter de retrouvailles entre ascendants et descendants pour se délecter des amuse-gueules comme les nougats de pistache et de graines de sésame, des chipecs, des sequoa yin (graines de melon d’eau séchées), des pistaches bouillies séchées, des jujubes rouges ou noires séchées, des gâteaux cravate et la cire, accompagnés du thé au jasmin et cela, dans l’attente de l’année nouvelle.

L’année arrive. A minuit pile on fait éclater les pétards en signe de joie pour accueillir la nouvelle année et allumer des tiges de sandal pour accueillir le Dieu du Foyer et celui de la Cuisine plus connu sous le nom de Chao Sen.

A Maurice il existe une pagode, celle de Heen Foh Fee kwon, sise à la rue Joseph Rivière qui est dédiée au Dieu de la Cuisine. Dans la tradition chinoise, la cuisine revêt une importance capitale. C’est tout un art. Aussi il est important de bien manger. En rendant hommage à Chao Sen, on souhaite avoir de la bonne nourriture à sa table tout le long de l’année

Le culte des ancêtres reconnu par l’Eglise Catholique

Depuis cinq décennies la Cathédrale St Louis accueille le jour du Nouvel An Chinois une messe d’action de grâce à laquelle assistent bon nombre des Sino-Mauriciens, comme la majorité de la communauté chinoise du pays est de foi catholique.

La messe prend fin par une cérémonie du culte aux ancêtres qui se déroule dans le chœur même de la cathédrale. Autrefois l’Eglise Catholique considérait ce culte d’adoration comme un trait du paganisme. Mais depuis le Concile de Vatican II convoqué par le pape Jean XXIII (Guiseppr Roncali) le diocèse l’a accepté. Autrefois, il était de coutume que le diocèse de Port Louis accordait une dispense spéciale à nos compatriotes chinois à l’occasion du Nouvel An chinois quand cette fête tombait en plein Carême des Chrétiens. Ainsi ils pouvaient se dispenser de faire l’abstinence si le Nouvel an chinois tombait un vendredi pendant le Carême ou encore un Mercredi des Cendres et de faire bombance.

Chaque année le jour de la Fête du Printemps deux cérémonies similaires sont organisées à une demi heure d’intervalle, l’une aux Salines, à la Pagode Kwan Tee, la plus vieille pagode de l'hémisphère sud dont on a célébré le 177eme anniversaire le samedi 21 janvier 2019, et l’autre, au Chung Shan Hall, au Chinatown de Port Louis. Y sont présentes des personnalités politiques du pays.

Et tradition oblige ! le nouvel An Chinois se termine en apothéose par un spectacle culturel retransmis en direct par la MBC/Tv et organisé par la United Chinese Association (UCA) de Maurice sous le haut patronage du ministère des Arts et de la Culture. Toutefois la Fête du Printemps ne se termine que deux semaines après avoir commencé le jour du Nouvel An Chinois par la célébration de la Fête des Lanternes qui, elle, clôture les deux semaines de festivité.

La Fête des Lanternes est parfois célébrée par un défilé des lions et du dragon chinois dans les rues de Chinatown, comme c’est le cas pour la Fête du Printemps.

Depuis ces sept dernières années, comme il y a eu une émigration massive des Sino-Mauriciens vers les basses Plaines Wilhems, particulièrement dans les régions de Mare Gravier, Coromandel, Morcellement Montréal, Belle Etoile et Roche Brunes, la Municipalité de Beau-Bassin-Rose-Hill convie les habitants de Villes Soeurs à un spectacle culturel dans le Jardin du Plaza à l'occasion de la Fête des Lanternes. Au programme défilé du dragon et des lions de la Place Cardinal Margéot au Plaza et vente des gâteaux et de confiserie chinois lesquels sont suivis par un spectacle de deux heures. Cette année cette Fête aura lieu le samedi 8 février. Cette manifestation culturelle est une initiative de la mairie en collaboration avec un club du 3eme Age de Mare Gravier, la Ping On Seniors Citizens' Association. La mairie fait appel chaque année à des artistes du Centre Culturel Chinois et des groupes d’artistes venant des associations culturelles chinoises.

Avant de conclure, je pense qu’il est intéressant de rappeler à nos jeunes le symbolisme de la Fête du Printemps et du Nouvel An Chinois.

Si aujourd’hui toute la population mauricienne connaît ces deux fêtes, c’est un peu grâce aux médias et en raison de leur aspect purement commercial qui dépasse le cadre typiquement chinois. Grâce à la politique d’inter-culturalité prônée par l’Etat, le Nouvel An chinois, tout comme les trois autres fêtes nationales que sont :Divali, Eid-ul-Fitr et Noël, est devenu une occasion pour la communauté des commerçants de tout célébrer au nom de la fée publicité!

Aujourd’hui chaque Mauricien, quelque soit son origine, peut se procurer des gâteaux la cire et cravate et les sipecs, entre autres, dans les super-marchés, comme c’est aussi le cas pour les friandises indiennes comme ladoo, mawa-samoussa, goulapjamoune, rasgoula à l’occasion de la Fête de Divali.

Les friandises chinoises sont aujourd’hui confectionnées sur une base commerciale par des Chinoises qui ont épousé des Mauriciens d’origine chinoise, comme pour perpétuer la tradition chinoise. Cela a son avantage d’épargner aux ménagères chinoises la corvée d’avoir à les confectionner elles-mêmes à l’approche de la fête du Printemps.

Du temps que j’étais gosse, il fallait attendre uniquement à l’occasion du Nouvel An chinois pour pouvoir manger du gâteau la cire et autres sipecs. A l’époque dans chaque famille chinoise on confectionnait soi-même ses propres sipecs, gâteaux la cire, ceux de cravate et de crabe, etc, pour accueillir ses amis, parents et connaissances pendant le Nouvel An chinois et en offrir aussi à ses voisins dans un esprit de partage et d’amitié.

La cérémonie de Van Fook à la pagode

On notera par ailleurs que le Nouvel An chinois se prépare deux semaines à l’avance. Avant le dernier weekend précédant la Fête du Printemps dans presque chaque famille chinoise, on a déjà célébré la cérémonie de « Van Fook » à la pagode où se trouvent les tablettes des ancêtres disparus. Cette cérémonie est une occasion pour rendre hommage à ces derniers en leur demandant grâce et de veiller sur leurs descendants. A cette occasion, on y apporte du vin, du poulet, du porc bouillis ou des saucisses chinoises, du calamar séché ou du poisson frits, sans compter le traditionnel Thiam Pan (gâteau la cire).

A la fin de la cérémonie, on fait brûler du papier-monnaie pour les ancêtres disparus. Par la suite, la veille du Nouvel An chinois au matin, on fait une autre cérémonie pour rendre hommage cette fois-ci aux Dieux du Ciel et de la Terre. La cérémonie se termine par la distribution des friandises aux amis, voisins et connaissances. Avec les produits des offrandes, on prépare dans l’après-midi des plats pour le repas familial traditionnel.

Autrefois le jour de l’an chez certaines familles chinoises traditionnelles on ne cuisine pas, on mange que du rechauffé, tout ce qui reste du repas traditionnel de la veille. Dans certaines familles chinoises issues de première et deuxième générations on observe l’abstinence. Cette tradition est de moins en moins suivie avec la disparition des Chinois de première et deuxième générations.

Autrefois on observait scrupuleusement les rites et coutumes à l’occasion du Nouvel An chinois. Par exemple on évitait de toucher aux ciseaux, aux couteaux et aux aiguilles qui symbolisent l’interruption ou une menace au fil conducteur de la vie. On évitait aussi de balayer devant sa porte et d’enlever le résidu rouge laissé par les pétards de crainte d’épousseter le bonheur et la bonne fortune ! On rendait surtout visite aux ascendants pour leur souhaiter une bonne année. On évitait aussi d’aller au bord de la mer. Le jour de l’an les filles mariées ne se rendaient jamais chez leurs parents. Elles devaient attendre le deuxième jour de l’an pour le faire. Pour le repas traditionnel les filles mariées dînent avec les parents de leurs époux, c’était la tradition. Maintenant on la respecte de moins en moins.

Les Chinois de la nouvelle génération sont de moins en moins conscients du symbolisme de la fête. Moi-même du temps que j’étais gosse, je tenais compagnie à mes grands-parents maternels, le couple Hovon chez qui j’habitais, mes oncles et tantes non mariées, pour attendre l’heure du « Thiap Sin », c’est à dire l’heure propice pour faire éclater les pétards et brûler des batonnets d’encens et faire des offrandes au Dieu du Foyer. C’est à ce moment qu’on servait à tout le monde resté éveiller une purée à base de graines de lotus, du riz, d’ambérique et des jujubes séchées.

Jour de rappel et du renouveau, le Nouvel An chinois c’est aussi un jour de partage qui est symbolisé par la distribution du gâteau la cire à des amis et connaissances. C’est une façon non seulement pour nos compatriotes chinois d’affirmer l’unité de la cellule familiale, mais également celle que constitue notre Nation arc-en-ciel.

Kung Shi Fat Choy à tous nos compatriotes de culture chinoise.

Note de l'auteur : Le texte ci-dessous a été publié il y a environ 7 ans dans certains journaux du pays. Il y a plus d'un an je l'ai posté sur le sites de Mauritian Hakkas et Hakka Francophone et sur mon compte Facebook. 


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