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Un autre regard

Médias : Shenaz Patel fête ses 35 ans de journalisme avec un témoignage émouvant


Rédigé par E. Moris le Mardi 7 Juillet 2020

C'est sur sa page Facebook que l'écrivaine et journaliste, Shenaz Patel s'est confiée sur ses débuts dans les médias.



Aujourd’hui 3 juillet, cela fait exactement 35 ans que je suis « entrée en journalisme ». 

Je le dis ainsi, parce que pour moi, ça a été comme entrer dans la vie. 

Toute petite déjà, quand les adultes me posaient cette question étrange de savoir ce que j’aimerais faire « dans la vie plus tard », je répondais sans hésiter : « journaliste ! »

Très tôt conscientisée à un certain nombre d’injustices, j’avais je crois cette vision un peu romantique, un peu utopique, que les mots pouvaient changer le monde…

Après la fin de mes études secondaires, j’ai contacté les « grands » journaux du pays pour leur demander de me laisser venir dans leur rédaction, suivre leurs journalistes, je ne demandais pas à être payée, je voulais juste apprendre ce métier fascinant. Mais j’étais mineure, je n’étais personne, et je n’ai jamais reçu de réponse. 

Jusqu’au jour où, étudiante en lettres, je vois une critique de spectacle de Gilbert Ahnee dans Le Nouveau Militant, journal que je lisais toutes les semaines parce qu’au-delà de l’affiliation de parti, il me semblait y trouver des articles, un regard, un ton, une approche, que l’on ne trouvait pas ailleurs dans la presse locale.

Armée de mon toupet, j’écris une lettre à Gilbert Ahnee pour critiquer sa critique d’un spectacle de Jacques Weber au Plaza. La réponse, cinglante, ne se fait pas attendre : par retour de facteur, une lettre où Gilbert Ahnee démonte ma critique de sa critique. La lettre se termine toutefois par ces mots : « D’autre part, votre sens critique me plaît. Mis à part quelques répétitions, vous écrivez bien. Je suis à la recherche de jeunes s’intéressant au journalisme. Si vous voulez faire un bout d’essai, prenez contact avec moi ». 

Pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Le lendemain, j’appelle. Un rendez-vous plus tard avec Gilbert Ahnee et Jean Claude de l'Estrac, alors directeur du journal, j’étais embauchée. Le 3 juillet 1985, je faisais mon entrée dans la rédaction. 

Avec Joseph Raumiah, Mitradev Peerthum, Koomara Venkatasamy, Ram Etwareea, Hermann Assy, Devind Jhundoo, je me suis retrouvée dans une rédaction où j’ai été accueillie chaleureusement.

Là, j’ai découvert une vraie équipe, autant d’exigence professionnelle et de stimulation intellectuelle que de bienveillance et de générosité humaines, le sens du travail en commun. Et un soutien sans faille quand, après le départ de Gilbert pour Le Mauricien, j’ai été nommée rédactrice en chef du Militant Dimanche. J’avais 24 ans. Et j’ai eu le plaisir de voir se féminiser davantage ce métier et notre rédaction. 

Je serai toujours reconnaissante à Gilbert Ahnee et à tou(te)s ces collègues de m’avoir soutenue et ancrée dans ce métier, où je suis allée à la rencontre du plus sombre comme du plus lumineux, où j’ai appris à découvrir les gens, mon pays sous toutes ses coutures, et notre infinie relation à tout ce qui nous entoure.

Là, nous allions sur le terrain en bus, à pied ou dans une vieille voiture qui prenait l’eau de partout, on écrivait nos articles à la main ou sur de vieilles machines aux lettres bloquées, on cherchait nos photos, on participait au montage du journal sur le marbre blanc des tables de montage, on attendait de cueillir tout chaud le journal à la sortie des rotatives et on allait parfois participer à la distribution à l’aube dans tous les coins et recoins de l’île.

Par la suite il y a eu Week End, le Reuter Fellowship à Oxford, premiers articles de presse sur Kaya ou Triton, des scandales, des émeutes sur le terrain, des enquêtes sur les trafic de drogue, des menaces, des rencontres avec Charlesia Alexis ou Nelson Mandela, des amis, des amours, des emmerdes, des montées d’adrénaline, des doutes, des joies fulgurantes.  

35 ans plus tard, il me reste toujours, chevillé au corps et au cœur, ce métier qui chaque jour nourrit mon insatiable curiosité et me lie intensément à tout ce qui fait l’humain et le monde si complexe. Et si fascinant…


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