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Un autre regard

[Jean-Luc Mootoosamy] Pas à pas


Rédigé par Jean-Luc Mootoosamy le Lundi 14 Septembre 2020

Une nouvelle manifestation impressionnante à Maurice ce 12 septembre, cette fois au village de Mahébourg, directement touché par la marée noire suivant le nauvrage du MV Wakashio en août. Le Premier ministre et son gouvernement font mine de ne rien voir. Pourtant, cette mobilisation citoyenne pourrait mener à un véritable bouleversement politique.



Coincé dans nos récifs, ce qui reste du MV Wakashio observe ce qu’il a partiellement déclenché. Ce samedi 12 septembre, sur le Waterfront de Mahébourg, des milliers de drapeaux mauriciens enveloppent encore une foule déterminée, fière de son « Motherland », l’hymne national.

Troisième manifestation de citoyens depuis le 11 juillet à l'initiative du Kolektif Konersasyon Solider.

Une rage de changement qui ne faiblit pas d’un ton. Et c’est là que se trouve la nouveauté. Les citoyens des quatre coins de l’île se mobilisent. La République de Maurice est entrée dans un mouvement qui n’appartient à aucun individu mais à tous. Il mobilise l’ensemble des classes, fait bouger la diaspora partout sur la planète. Une résistance non pas monochrome mais métisse et qui pourrait devenir une alternative politique.

S’il est mobilisateur, lorsque scandé par la foule, le désormais populaire « Bour Li Deor ! » (« Balancez-le dehors ! » – expression peu charmante mais qui a le mérite d’être explicite), n’est définitivement pas un programme politique. Les Mauriciens ont déjà goûté plusieurs fois à ce gajak, cet amuse-gueule, servi il n’y a pas si longtemps, en 2014. Le plat qui a suivi s’est encore résumé à Maurice à « sap dan karay tom dan dife » ( « tomber de Charybde en Scylla » – moins savoureux en français). Il est par ailleurs clair que le slogan #BLD ne fait pas trembler l’exécutif.

Le Premier ministre ne démissionnera pas, son équipe ne partira certainement pas. Tous resteront encore quatre ans à moins qu’une décision de justice ne pèse sur le cours des choses. Pour cet exécutif, seules les voix des urnes comptent. Pas celles de la rue. Il faut donc aller chercher plus loin.

Que faire en attendant des Législatives dont la date sera décidée par l’actuel Premier ministre ?

Manifester encore et toujours ? C’est certes une manière de garder la pression, de maintenir la flamme de la mobilisation. Mais pendant combien de temps ? Et quel rôle pour les partis d’opposition actuels qui n’ont clairement aucun intérêt à changer un système sur lequel ils ont construit leur business model ? Que peuvent espérer les citoyens des chefs de partis d’opposition alors qu'il n'ont rien trouvé de mieux que présenter leurs enfants comme port-parole et visages des ailes « jeunes » ? Est-ce en pérennisant une lignée de dinosaures que ces formations veulent provoquer un renouvellement de la classe politique mauricienne ?

kleptocratie qui prospère

En fait l’opportunité est grande aujourd’hui pour ceux qui ne sont pas pressés mais veulent faire les choses « ti pa, ti pa », à petits pas, pendant les quatre années qui viennent. Avec le système électoral actuel, arriver à atteindre l’Hôtel du Gouvernement c’est comme toucher le sommet de l’Everest. L’exécutif a déjà démontré qu’il n’en a que faire de la rue. Cette kleptocratie, qu’elle fait prospérer, attendra que le mouvement se fatigue. Et à moins qu’il se ressaisisse, ce Pouvoir continuera à agir en force, avec tout le mépris et l’artillerie que cette expression implique. Il faudra donc le surprendre, procéder par paliers, de manière méthodique.

Un travail local dans chaque quartier, chaque rue, auprès d'autant de familles que possible sera nécessaire pour transformer chaque colère en espoir, pour faire remonter les aspirations légitimes de chacun, faire primer la solidarité de manière encore plus forte envers les pauvres, ceux qui sont à la rue, sous ces tentes de la honte pour la Nation mauricienne.

Un travail de fourmi, pourra viser l’égalité des chances pour chaque enfant, avec un soutien scolaire, offrant des possibilités concrètes de développement pour un maximum de jeunes. Le maintien d'une vigilance, vis-à-vis de l'action des députés de chaque circonscription fera naître des observateurs avisés, des "poils à gratter", qui demanderont des comptes aux élus de la majorité comme de l'opposition, à chaque fois que l'occasion se présentera.

Et en s’appuyant sur cette base, des femmes et des hommes portés par d'autres citoyens, pourront se présenter en toute confiance en challengers aux élections municipales, aux villageoises. Il n’y a pas de petit combat, pas de petite victoire pour faire changer les choses. S'ils sont élus au niveau local, les animateurs de cet éventuel mouvement pourraient alors faire leurs preuves en tant qu’administrateur du bien public. Et ce n'est qu'à partir de là que leurs voix seront vraiment prises au sérieux par le gouvernement.

Construire sur les espoirs mènera aussi à un apaisement. C’est une urgence aujourd’hui pour le pays, dans un contexte économique incertain et pour éviter une instabilité qui nous fragilisera forcément aux yeux du monde. Miser sur l'apaisement, le vivre-ensemble, mettra les partisans du repli identitaire à leur juste place.

Une nouvelle voie qui rassemble paraît enfin possible. Née des cris de souffrance de la population, cette initiative devra s'engager à toujours écouter Maurice. C'est cardinal.


Après avoir dirigé la rédaction de Radio One, Jean-Luc Mootoosamy a géré des programmes médias dans des zones de conflits. En novembre 2017, il lance « Media Expertise », cabinet de consultants pour accompagner des médias indépendants. Il a exercé comme consultant pour, entre autres, CFI, l’Agence Française de Développement et l’Organisation Internationale pour les Migrations. 
Texte publié dans le "Club Mediapart".


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