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Jean-Luc Mootoosamy

[Jean-Luc Mootoosamy] L'opportunité de dire "NOUS" !


Rédigé par Jean-Luc Mootoosamy le Mardi 13 Avril 2021

A Maurice, la Covid-19 a pris la main. L'étreinte de la 2e vague étouffe cette république de l’océan Indien. Aux morts et aux cas qui augmentent s'ajoutent des hôpitaux contaminés, une économie fiévreuse et une population partagée entre angoissés et désinvoltes. La classe politique, elle, continue à se déchirer alors qu'il est urgent de trouver un terrain d'entente pour une sortie de crise.



@ Eric Vazzoler
@ Eric Vazzoler
Ce samedi 10 avril, un appel téléphonique sur Radio Plus, une des radios privées locales, accroche l'oreille. L'auditeur décrit les conditions dans lesquelles se trouvent des Mauriciens, sous dialyse, à l'hôpital de Souillac, dans le sud de l'île. Certains y sont pour leur soins, d'autres sont atteints de la Covid-19.

Cette voix exprime un "sentiment de solidarité impuissante" car ces citoyens, parmi les plus vulnérables, meurent les uns après les autres. Celui qui parle c'est M. Ivan Collendavelloo, membre de la majorité gouvernementale et ancien adjoint du Premier ministre. Même si M. Collendavelloo - toujours précis lors de ses prises de parole - ne manque pas de remercier son collègue ministre de la Santé pour "les efforts pour améliorer la situation", il insiste sur son "sentiment de profonde inquiétude", et fait même état, en direct, de témoignages de patients dialysés qui disent se rendre "effrayés" à l'hôpital. Au moment de son intervention, six patients dialysés avaient déjà trouvé la mort. Le bilan trois jours plus tard est de neuf patients dialysés décédés, et cela en seulement une dizaine de jours.

Le drame des dialysés de Maurice, qui afflige même dans les rangs du Pouvoir, est un exemple de ce qui se joue en ce moment. Depuis le 5 mars dernier, la contamination à la Covid-19 a repris dans la communauté mauricienne et la courbe grimpe : 562 cas ce 12 avril. Le virus est revenu, faisant un pied de nez au gouvernement mauricien qui affichait comme argument marketing que le pays était Covid-free puis Covid-safe. L'argument politique d'une majorité gouvernementale, fière de rouler des mécaniques, s'est révélé contre productif car pratiquement toute une population a baissé sa garde. Le temps de revenir aux gestes barrières, d'imposer le masque, l'hygiène des mains, le virus avait déjà repris ses aises. Puis, est revenu le "confinement" depuis le 10 mars. Les guillemets s'imposent ici car avec l'émission de plus de 500'000 permis de circuler  (work access permits), pour une population d'1,3 million d'habitants autant dire que la virus n'a rien à craindre.

En fait, l'Etat mauricien n'a plus le choix. Il faut relancer une économie affaiblie, en "zone rouge", pour reprendre une expression utilisée localement pour décrire les "clusters" de la Covid-19. Dans ces conditions, le confinement complet de 2020, qui avait donné des résultats, ne peut être réédité. Enfermer la population à nouveau serait dramatique pour les plus pauvres, déjà à genoux, contraints à vivre au jour le jour. Et des secteurs économiques porteurs ne respirent quasiment plus. Les chiffres du tourisme, l'une des principales sources de revenus du pays sont des indicateurs clairs de la situation qui prévaut : seulement 2'772 visiteurs pour le premier trimestre 2021 contre près de 305'000 pour la même période en 2020. Maurice ne peut pas attendre le pic de la courbe des cas de Covid-19 pour remettre l'économie en route.

L'Etat a aussi fait le pari de l'immunité collective via la vaccination. Mais voilà, le plan actuel est insuffisant. 424'000 doses de vaccins ont été obtenus, assez pour 212'000 personnes. Même si 100'000 doses sont attendus prochainement, cela ne sera pas assez pour atteindre l'objectif recherché. Et les mots du Premier ministre mauricien la semaine dernière à l'Assemblée nationale ne sont pas rassurants : "A ce stade, on n'a pas la garantie ferme qu'on aura d'autres vaccins".

Députés expulsés jusqu'aux prochaines élections

Evidemment, dans ce contexte, s'attarder sur les ratés de la gestion de crise par le gouvernement pourrait être perçu comme facile, sévère, voire injuste. Mais comment expliquer qu'en pleine crise sanitaire, alors que le respect des gestes barrières n'est pas observé convenablement, l'Etat envoie 15'000 enfants de fin de cycle primaire prendre part à des épreuves d'examens pendant une semaine ? Maurice ferme les écoles quand arrivent des cyclones, lorsque viennent les pluies torrentielles mais fait portes-ouvertes lorsque le pays est en état d'alerte sanitaire ? Que vaudront les résultats de ces enfants pour la plupart tendus et perdus dans ce contexte ? Comment expliquer aussi que le sport individuel en plein air soit interdit alors que les centres commerciaux sont ouverts, libres d'accès. Ces shopping malls à forte concentration de visiteurs, sont pour beaucoup de Mauriciens les uniques lieux de distraction. Ces décisions cèdent en fait au virus plusieurs longueurs d'avance.

Reste alors l'Assemblée nationale, dernier recours pour que les députés s'investissent dans une stratégie commune, à porter ensuite dans les circonscriptions de la République qui les ont élus. Reste le débat pour échanger, la contradiction pour grandir, sortir des sentiers battus, des certitudes de chacun. Mais cette option n'est pas permise. Le 30 mars dernier, le Premier ministre mauricien, qui détient tous les pouvoirs exécutifs, appuyé par le Speaker, Président de l'Assemblée nationale, fraîchement décoré pour services rendus, n'ont pas accédé à la demande de l'opposition pour un débat sur la résurgence de la Covid-19. Pire, pendant cette même séance parlementaire, lors d'un nouveau match verbal tapageur opposition-majorité dans l'hémicycle - une habitude - trois députés, dont un ancien Premier ministre, ont été expulsés non pas pour une, deux ou trois séances... mais pour toute la session parlementaire, jusqu'aux prochaines élections générales ! Tout ceci, en pleine crise sanitaire...

La République de Maurice peut-elle se priver aujourd'hui de trois parlementaires ? Peut-elle continuer à fonctionner comme avant, sur le mode "bate rande" (représailles), en choisissant la démesure, en pleine pandémie ? C'est l'option qu'ont retenu le Speaker et le Premier ministre. Et seules des excuses sans réserves des expulsés, ce qu'ils ne comptent pas produire, leur permettront de revenir représenter des citoyens. Et pourtant, c'est maintenant, dans cette tempête, que le Premier ministre a besoin de tous pour réussir à mener le pays. Permettre le débat lui donnerait aussi l'occasion de démontrer, s'il y arrive, que les demandes et réclamations de l'opposition parlementaire ne sont pas toutes fondées. Il pourrait, par exemple, indiquer à l'opposition que malgré tous les reproches faits au Ministre de la Santé, réclamer aujourd'hui sa démission ou celle de conseillers ne servirait à rien si ce n'est ajouter de l'instabilité à un dispositif fragile. En fait, en continuant à s'enfermer dans un pouvoir sourd, le Premier ministre diminue les chances du pays à trouver les moyens de ne plus subir le virus. Et l'attitude qu'il adopte va malheureusement dans le sens de ce glissement vers une autocratie que conclut l'institut suédoise V-Dem à propos de Maurice, dans son dernier classement sur la vie des démocraties.

A la majorité parlementaire comme à l'opposition, la gravité de la situation qu'entraîne la Covid-19, offre une opportunité. Pour les députés, celle de dépasser les clivages pour faire cause commune, pour le Premier ministre, M. Pravind Kumar Jugnauth, celle de s'affirmer non pas comme chef de parti mais comme leader d'une République.

L'opportunité de dire "NOUS" !

Alors, Mesdames, Messieurs, un effort, s'il vous plaît.

A propos de l'auteur : Après l’aventure Radio One, Jean-Luc Mootoosamy a été journaliste et gestionnaire de programmes médias en zones de conflits. En novembre 2017, il lance « Media Expertise », avec des professionnels de médias pour des missions de terrain. Il a exercé comme consultant pour, entre autres, l’Organisation Internationale pour les Migrations, et l’Agence Française de Développement. Texte publié dans le "Club Mediapart"

Mardi 13 Avril 2021