Les milles et un livres

Extraits : Aimer les îles de Sylvain Tesson

Vendredi 29 Juin 2018

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Extraits : Aimer les îles de Sylvain Tesson

Chacune est un monde. Elles flottent, glissent, disparaissent, éparses. On dirait des univers. Parfois elles s’émiettent, taches de soleil dispersées par le vent. Quel est leur trait d’union ? La navigation. Le sillage est le fil d’un collier de perles éperdues. Le marin circule entre les débris. D’autres fois, quand l’air est stable, on dirait des bêtes. Ou les hauts sommets d’un massif dont la mer aurait inondé les vallées. À leur surface, peu de forêts. Les Grecs ont livré leurs îles aux chèvres qui, depuis, rasent gratis. Chaque île défend la souveraineté d’un monde, impérial, splendide. Elles cernent un univers en flottaison. Avec ses animaux, ses dieux, ses règles, ses mystères. Certains matins, elles disparaissent dans la brume puis surgissent dans l’air limpide. Elles clignotent. Il suffit d’avoir séjourné quelque temps sur une miette cycladique dans le vent, dans les jeux de lumière, pour souffrir d’isolement. L’île se prend dans sa propre enveloppe. Elle s’instaure en monde. Les voisins deviennent aussi étrangers qu’un Papou pour un Européen du XIXe siècle. Les îles se découpent dans le lointain, distinctes, inaccessibles, séparées de chenaux dangereux. Chacune recèle son douloureux secret.

L’imagination antique a-t-elle puisé dans cette coexistence de mondes séparés ? 

Les îles ne communiquent pas. Voilà l’enseignement homérique : la diversité impose que chacun conserve sa singularité. Maintenez la distance si vous tenez à la survie du divers ! Pour les Achéens, les îles apparaissaient comme des patries farouches et dangereuses, des châteaux de pierre, suspendus entre le ciel et la mer. L’homme se dispose à y surmonter des épreuves. Recevoir un enseignement constituera sa récompense. 

Survient un jour l’île aux Cyclopes où des êtres inférieurs vivent en cueillant des fruits, sans cultiver la terre, échappant ainsi à la civilisation. 

Jaillissent les îles aux magiciennes dont le seul but est de faire oublier à l’homme ses aspirations. Apparaît l’île des Lotophages, ce royaume où l’être succombe à la molle jouissance. 

Et puis il y a Ithaque. Celle-là n’est pas une île-piège. Car chez-soi est le centre. Ithaque brille, axe du monde d’Ulysse. Ulysse inaugure la dynastie des vrais aventuriers : ils ne redoutent rien parce qu’ils possèdent un port d’attache. Tout royaume vous rend fort. Fol est celui qui le céderait pour un cheval !

 La véritable géographie homérique réside dans cette architecture : la patrie, le foyer, le royaume. L’île d’où l’on vient, le palais où l’on règne, l’alcôve où l’on aime, le domaine où l’on bâtit. On ne saurait se montrer fier de son propre reflet si l’on ne peut pas se prétendre de quelque part.

Rédigé par E. Moris le Vendredi 29 Juin 2018

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